La chasse au gibier d'eau sur le littoral de la frontière belge à la baie de Somme de 1700 à 1914 par Philippe Cadet

De 1700 à 1844: le temps de la clandestinité.

Au XVIII° siècle, la chasse au gibier d'eau sur le littoral et marais intérieurs de la frontière belge à la baie de Somme est un type de chasse très secondaire et ceci pour toute une série de raisons. Tout d'abord, cette chasse n'était pas reconnue par le législateur de l'époque, le pouvoir royal, puisque l'ordonnance de 1664 qui réglemente la chasse n'y fait à aucun moment allusion. Secondairement, les oiseaux d'eau et de passage ( le terme " gibier d'eau" est anachronique), n'ont pas le statut de gibier et sont assimilés à des prises de pêche, on emploie ainsi, l'expression" de mer" pour les canards. Enfin, peu de monde pratique cette"", sûrement pas les propriétaires de fiefs ou de seigneuries ( nobles ou non nobles ), seuls détenteurs du droit exclusif de chasse. Il est donc très difficile d' appréhender ce type de chasse, si particulier et marginal, les sources écrites étant très rares et cette situation va perdurer jusque 1844.

Néanmoins la chasse aux canards, oies et limicoles existe et paradoxalement, ceux qui la pratiquent, les plus humbles, profitent de ce dédain et de cette non reconnaissance. Elle est quasiment libre, se pratique toute l'année, aucune contrainte juridique ne la restreint car source d'aucun intérêt pour les chasseurs ordinaires. Qui sont donc ces humbles "êcheurs"?

Ce sont tout d'abord le long des grèves et baies de Somme, d' Authie et de Canche, des pêcheurs à pied qui tendent leurs filets pour attraper aussi bien poissons et canards. Ils sont très nombreux en baie de Somme et avec l'hiver et le poisson qui se raréfie, les oiseaux sont un complément de nourriture et de ressources. Les plus courageux s'aventurent en mer dans de frêles embarcations avec des fusils de gros calibres et arrivent à surprendre essentiellement des canards plongeurs. Dans les marais intérieurs, le long des petits fleuves et canaux côtiers ( marais de Rue, Quend, Merlimont, St Pierre les Calais, Gravelines), on peut aussi rencontrer des chasseurs d'oiseaux d'eau. Les terres basses de Tardinghem, Guines, St Folquin ou des Moeres sont aussi propices à l'exercice de la chasse au gibier d'eau. Le long des cours d'eau, des prairies inondées par les pluies d'automne, ( essentiellement d' Abbeville à St Valéry, mais aussi en baie de Seine), devenaient des lieux de chasse aux canards fréquentés par de nombreux journaliers, mais aussi par quelques hobereaux. Ce sont des paysans qui travaillent dans le marais ( journaliers, tourbiers, gardes troupeaux ) et qui bénéficient de la bienveillance des propriétaires. Ces "manants" utilisent des filets, des pièges pour traquer les oiseaux. Rares sont les paysans qui chassent avec un fusil ( il leur est interdit d'en posséder), mais au moins, la chasse pour eux est une réalité. Ce n'est pas le cas des paysans des plaines et des bois qui subissent les dégâts du petit gibier réservé aux seigneurs qui chassent d'ailleurs de moins en moins. Quelques canarderies existent ( Fresnes, Guines, Audruicq, Bergues ) et alimentent un marché qui s'anime les jours maigres, car certains canards tel le pilet, ne sont pas considérés comme de la viande. L' abbaye de St Wavrin à Bergues en consomme au Carême.

outes les installations de chasse aux oiseaux d'eau sont précaires et naturelles, aucune flaque est artificielle et Magné de Marolles dans son fameux traité" De la Chasse au fusil" de 1781, décrit des huttes faites de branchages en baie de Somme, lieu propice, un des plus connus de France pour ce type de chasse, dit-il.

insi, si la chasse "au gibier d'eau" n'est pas reconnue, elle est pratiquée et détourne le droit exclusif de chasser. Les décrets révolutionnaires d' août 1789 ne vont rien changer à cet état, pire, la loi de 1803 "et port d'armes" rend ce type de chasse pratiquée par les plus humbles, impossible. En effet, désormais, celui qui veut chasser doit posséder un permis de port d'armes reconductible annuellement et les conditions d'obtention éliminent tous ceux qui n'ont pas 25 hectares d'un seul tenant. De toutes les municipalités s'élèvent les plaintes de ceux qui sont victimes de cette loi très sélective. Longtemps, les pêcheurs d'oiseaux de St Valéry, Cayeux vont refuser de payer un permis, même quand il sera plus facile de l' obtenir. A Guines, de nombreux paysans protestent et s'insurgent de se voir interdire la chasse dans le marais.

1844- 1914: une pratique dans la légalité.

Le 3 mai 1844 peut être considéré pour la chasse au gibier d'eau comme une naissance. En effet, une loi sur la chasse, attendue depuis 1789 est enfin publiée. L' article 9 définit l' exercice de ce type de chasse et l' expression "au gibier d'eau" est officialisée. Naturellement, il faut un permis de chasser ( nouvelle appellation) et respecter des dates d'ouverture et de fermeture ( du 14 juillet au 15 avril pour les marais intérieurs sauf sur le littoral, toujours chassable toute l'année). Si la chasse de nuit est strictement interdite en plaine et dans les bois, rien n'est dit pour la chasse à la hutte. Des arrêtés successifs mettent fin à des poursuites engagées par certains préfets dont celui de la basse Seine. Ce mode de chasse dés les années 1860-70 est toléré.

Si cette loi indigne les "marins- chasseurs" picards qui refusent toujours de payer un permis de chasser, elle officialise la chasse au gibier d'eau qui prend son véritable essor contemporain. En effet, dés la fin des années 1840- 1850 apparaît sur le littoral de la baie de Somme à la baie de Canche, la création des premières mares artificielles. Dans les marais intérieurs, on creuse, aussi et le chasseur de gibier d'eau n'est plus seulement le miséreux du village. Abbeville devient la capitale française de ce type de chasse et une véritable économie autour du gibier d'eau se met en place. Le si aristocratique et parisien " Journal des chasseurs" créé en 1836 dès ses premiers numéros rend compte de cet engouement. On vient de partout, surtout de Paris, en train. A partir de la Toussaint, les hôtels abbevillois affichent complets et s'occupent d'organiser des séjours "d'eau". On y trouve équipements, locations de chasse et surtout le guide, personnage - clé dans cette aventure. Ce dernier , souvent un huttier expérimenté, accompagne son client dans la baie de Somme, au Hâble d'Ault, dans les marais intérieurs ( Ponthoile, Noyelles, Rue..). Canards, limicoles et oies composent les tableaux de chasse, mais c'est la bécassine qui est la reine du gibier. Ainsi, la chasse au gibier d'eau s'embourgeoise et apparaissait les grandes familles de sauvaginiers qui manient avec excellence le fusil, mais aussi, la plume puisqu'ils deviennent de merveilleux conteurs. Ce sont les Vasse, de Méré, de Valicourt puis Cocu, souvent des notables locaux, qui vont donner les lettres de noblesse à la chasse au gibier d'eau.

Ailleurs, au nord de la Baie de Canche, ce type de chasse et ses modes restent embryonnaires. On préfère traquer ( souvent avec un collet ) le lapin dans les dunes du boulonnais ( St Etienne, Dannes, Ambleteuse, Wissant ) et on relève un braconnage endémique et récurrent . Vers Calais, on chasse à la hutte dans le marais de Coquelles vers 1870, la chasse à la botte est aussi pratiquée dés 1870-1880 dans la flaque à "" ( nord-est de calais). A Calais, Gravelines ou Grand Fort-Philippe la pêche à l'alouette "" est très pratiquée l'hiver par des marins en quête de ressources. Les dunes de dunkerque à la frontière belge deviennent des territoires de chasse privé ( vers 1900 ) où lapins, pigeons et bécasses sont les gibiers les plus prisés, le canard restant un pis aller. Aux Moeres, à Hondschoote, on chasse le canard dans les prairies mal drainées et aucune installation artificielle n'apparaît avant 1900. Dans ces pays la chasse au gibier reste donc très discrète, les phares côtiers abattent sûrement plus d'oiseaux que les sauvaginiers. Ainsi, la Chasse au gibier dans la deuxième partie du XIX° siècle reste une pratique surtout ancrée au sud d' Etaples. Vers 1900, à la Belle Epoque, grâce au train, la Baie de Somme et ses alentours sont très attractifs mais déjà on se plaint du gibier moins abondant.

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